Connected body (corps connecté) : la voie royale tracée par l’Internet des objets…

Le logiciel a débordé des ordinateurs pour équiper les téléphones, les télévisions et bien d’autres objets de notre quotidien. Très rapidement, nous nous retrouverons « immergés » dans l’Internet jusqu’à en être parti intégrante puisque nous irons jusqu’à connecter notre propre corps. Je ne pense pas car des tendances sociologiques de fond vont porter ce mouvement. Il a déjà commencé en réalité…

Mon prof de philo disait…

Devant mon appareil photo Android connecté ou ma balance intelligente, je me souviens de mes cours de philo. Mon prof doit bien rigoler s’il voyait que ces grands préceptes n’ont pas  complétement déserté mon cerveau de consommateur hyper-connecté. Un des grandes idées qu’il me reste de ces vertes années me taraude depuis un moment :  en fin de compte, pour un être vivant,  la plupart des artefacts, des objets qui nous entourent et que nous humains nous fabriquons pour améliorer, le plus souvent, notre existence, ne sont rien d’autres que des prolongations spatiales de notre corps, de parties de notre corps pour être précis.

La fourchette ou les baquettes que j’utilise pour me délecter de mes sushis préférés, ne sont rien d’autres qu’une prolongation de ma main. Ça parait simple une fois que c’est dit mais qui en a vraiment conscience… Le téléphone : ce sont mes cordes vocales avec de plus en plus de cerveau dedans (à tout le moins de ma mémoire…). Souvenons que le bon sens populaire en plaisantant sur l’engouement des téléphones portables il y a quelques années le qualifier d’extension de cerveau J

La fenêtre à travers laquelle je regarde ? C’est la prolongation d’une peau un peu spéciale et plus que cela, une peau spécialisée par la nature pour nous abriter l’œil du vent tout en laissant passer la lumière… vous y voyez clair …la cornée bien sûr…Le volet que je fais fermer pour passer une nuit apaisante…une fois que j’aurais terminé cet article, …la paupière. Ma voiture  rien d’autre qu’une paire de jambes (on pourrait d’ailleurs rajouter avec la complexification de la voiture toute une série de nouvelles parties du corps pour rendre l’exercice un peu plus ardu).

On peut s’amuser à faire l’exercice sur tout ce qui nous entoure l’exercice est passionnant et permet pour un homme de marketing (i) de voir le monde autrement et (ii) de déceler des relations nouvelles entre les choses (mais c’est là un autre sujet)…

En un mot, en connectant de plus en plus les objets de son quotidien,  en réalité, c’est déjà un peu de son corps que l’humain connecte puisque les objets sont par essence et par construction une prolongation du corps humain.

Mais que vient faire le tatoo la-dedans ?

Ajoutons-y un deuxième ingrédient,  une deuxième tendance liée plus directement à notre relation au corps : la désacralisation du vivant et du corps. On peut en parler longuement et des chercheurs et sociologues brillants ont écrit des ouvrages passionnants sur le sujet [i]. La banalisation des recherches sur le génome humain, les organismes génétiquement modifiés… Moi je partirai juste d’une petite tâche d’encre qui se répond comme le feu à la poudre : le tatouage, en faisant part d’une réflexion que je me suis faite récemment face à l’une des dernières campagnes de pub Gillette. Elle présentait ce qu’on peut imaginer être un jeune cadre dynamique… tatoué :

La généralisation du tatouage illustre à sa manière la désacralisation de notre rapport au corps
La généralisation du tatouage illustre à sa manière la désacralisation de notre rapport au corps

Qui aurait pensé que ce gardien des bonnes valeurs  américaines allait un jour exhiber des Adonis aux biscotos affublés d’un joli tatouage ?Tout cela parce que la publicité cherche à nous ressembler…elle en dit long sur les évolutions sociologiques à l’œuvre. En creusant on se rend compte qu’aux Etats-Unis 16 % de la population est tatouée[ii]. Si l’on se focalise sur le segment de la population qui a le plus de chance d’être digital tribe ou hyperconnecté  (jeunes âgés de 25 à 40 ans) : on passe à 40 %… en Europe, on approche les 20 %.Le tatoo n’est plus un acte réservé aux bad boys, aux  yakusas ou aux ressortissants de la communauté gay. Là je pense à la réflexion de ma petite amie, originaire d’une culture où le tatouage est assez mal vu (un peu sur l’autre rive de la MareNostrum), qui découvrant mes jolis dessins, réalise qu’in fine je suis le n-ième représentant de professions intellectuelles qu’elle a rencontrées, qui a succombé à l’appel du tatoo, sans être pour autant ni voyou, ni gay. La pratique s’est complètement démocratisée. Le mouvement concerne tous les CSP et profond. Le corps objet, décoré, connecté…D’aucuns n’hésitent pas à modifier leur corps temporairement pour être plus conforme aux canons esthétiques de leur époque, surperformer plus que ne le permettrait normalement la nature, en assimilant drogues douces, boissons énergisantes pour être toujours au taquet…En chirurgie esthétique, la dernière monde outre-atlantique après les seins en silicon est le Brazilian Butt lift[iii]…ah, vous ne saviez pas ?Et ce n’est pas nouveau, la recherche de la performance et la volonté de dépasser ses limites à l’aide d’artefacts et d’outils a depuis toujours cristallisé les rêves des humains. Un petit coup de mythologie suffit à s’en rappeler : Icare[iv]et sa chute. Ceux qui n’étaient pas Dieux, les hommes, ont cherché, via les outils, allant même jusqu’à les intégrer dans leur corps (ici des ailes fabriquées), à plus de puissance et de liberté…

Minority reports ? ….Des exemples concrets

S’il est un artefact humain  par qui le mouvement risque d’accélérer le mouvement vers le corps connecté c’est le vêtement. On l’a évoqué, les vêtements et les chaussures sont des projections dans l’espace de ma propre peau. Ce qui est intéressant là c’est la proximité physique. Comme objet, le vêtement dispose d’un statut un peu spécial, il colle à la peau quelquefois devient carrément une seconde peau.  Et bien ça se connecte de plus en plus à ce niveau-là

La firme américaine Under Armour (marque peu connue en Europe car (spécialiste du football américain, encore qu’elle commence à «équiper des équipes de rugby françaises[i]) propose des maillots connectés. Via des capteurs et « bug », une sorte de médaillon incrusté dans le tissu du maillot, le maillot enregistre et peut transmettre au sportif ou à son entraîneur accès à une foule d’information (rythmes cardiaque et respiratoire, température corporelle, etc…). Mettez ca en réseau imaginez…Le président d’Under Armour  est beaucoup plus lyrique dans l’utilisation d’un tel maillot quand il déclare “nous pouvons métriquement vous dire ce qui se passe à l’intérieur de quelqu’un qui s’apprête à tirer un penalty devant 60 000 personnes. Vous pouvez voir son pouls lorsqu’il attend le coup de sifflet de l’arbitre. Pour la première fois de l’histoire, vous pouvez voir à l’intérieur de l’athlète. Ça ajoute à la dramaturgie”.

Adidas emprunte la même piste avec ses chaussures connectées Adizero F50 miCoach. Là encore réservée à des sportifs de haut niveau, cette nouvelle technologie développée par la firme aux 3 bandes apporte un objet connecté, plus exactement connectable  capable via un capteur high-tech logé dans la semelle qui peut enregistrer pendant 7 heures mouvements et mesures métriques importantes pour améliorer son jeu. Les données collectées peuvent être transmises sans fil sur webphone, tablette ou PC.

Plus proche de nous, le chausson connecté transmet à une application mobile les paramètres vitaux  du nouveau-né (rythme cardiaque et taux d’oxygène sanguin). Le chausson déclenche une alerte en cas d’anomalie pouvant ainsi prévenir la mort subite du nourrisson.

Un autre objet un peu particulier par la proximité qu’il entretient avec notre corps est la lunette.

Deux des géants de l’internet planchent dessus. Google a annoncé il y a quelques mois son projet Google GlassMicrosoft s’est vu octroyer récemment un brevet portant sur un dispositif de lunettes similaire. Dans les deux cas ces lunettes offrent de la réalité augmentée (concrètement elles permettront de  superposer sur ce que l’utilisateur observe des informations, des données utiles). Ces deux géants peuvent bien réussir à faire décoller l’usage là  où, trop en avance et dans un monde encore insuffisamment mature sur le plan technologique, certains acteurs s’y étaient essayés. Il  y a 7 ans déjà France Telecom, Essilor et Micro Optical avaient développé conjointement des lunettes reliées à un téléphone portable dans lesquelles on pouvait regarder une vidéo sur un écran virtuel d’une diagonale de 60 cm situé à 2 mètres de ses yeux[vi].

Les lunettes vont vraisemblablement devenir le nouvel écran des années à venir
Les lunettes vont vraisemblablement devenir le nouvel écran des années à venir

On pourrait aussi présenter des montres et les bracelets connectés à l’instar du Fuelband, le bracelet connecté de Nike enregistre les efforts physiques de son heureux propriétaire pour qu’il améliore ses performances sportives.

Ces objets ont la particularité de pouvoir tout de même être désolidarisés physiquement du corps. Sans plonger dans la SF et les cyborgs, les implants et prothèses constitueront vraisemblablement l’étape suivante. Certains implants ou prothèses (peacemaker, dentiers, appareils auditifs, etc…) sont déjà très répandus sans pour autant être connectés.

L’implant dentaire conçu par d’Auger-Loizeau [vii] comprend un mini-vibrateur et récepteur d’ondes radio pouvant être implantés dans une dent au cours d’une opération de chirurgie dentaire. Ils permettent de transmettre des sons à l’oreille le plus souvent par résonance osseuse. Ces puces haut-parleurs constituent un moyen de communication discret et peu encombrant, et peuvent être couplées avec un micro miniaturisé pour permettre une communication bilatérale.

Les VIP de certains hauts-lieux du divertissement nocturnes (Rotterdam et Barcelone) se font injecter une puce RFID qui permet d’être identifié électroniquement dans leur endroit favori : plus de perte de temps à l’entrée, le paiement de toutes les consommations et services de l’établissement (boissons, toilettes, etc…) est grandement facilité. Quoi de plus  agaçant que de se trimballer son portefeuille ou même sa carte de paiement, certains ont passé le pas ou plutôt le bras. Dans certains pays, la puce RFID remplace le tatouage obligatoire pour les animaux domestiques. Aux Etats-Unis, la loi autorise de placer des puces RFID sous la peau des gens atteints de la maladie d’Alzheimer[viii]. Les bracelets électroniques équipent de plus en plus de personnes laissées en liberté surveillée…Des micro-puces sont insérées sous la peau d’enfants de familles aisées dans des pays d’Amérique latine notamment où le rapt d’enfants contre rançon est devenue monnaie courante.

Entre autre, le besoin croissant de sécurité pousse à rendre son corps connectable.
Entre autre, le besoin croissant de sécurité pousse à rendre son corps connectable.

Recherche d’une performance toujours plus grande

Pour l’instant, ce mouvement s’observe dans les domaines médical, sportif et de la sécurité des personnes. Cependant, dans une société de plus en plus compétitive où l’on exige d’être performant toujours plus et toujours plus longtemps (phénomène du BYOD, porosité croissante entre les mondes pro et perso), la recherche de productivité et de la performance sera une très bonne incitation à passer à l’acte pour assurer un avantage comparatif ou à tout le moins éviter un ‘déclassement’. Combien de personnes se sont dit qu’ils ne passeraient jamais au  téléphone mobile ou à Facebook et durent s’y ranger après quelques années de résistance, sous peine d’être complétement marginalisées dans une société de plus en plus connectée et digitalisée (force de l’effet de club).

Et après tout, connecter mon corps accroît réellement mon expérience digitale (mobilité et ubiquité) et mon bien-être, me fait gagner du temps ou assure un vrai Le progrès allant, e ne serais

Je ne serai pas le premier qui céderait aux sirènes d’une perte de liberté et de choix au profit d’une expérience optimisée (cf. certains détracteurs de l’écosystème iOS, souvent qualifié de prison dorée). Par ailleurs, il apparait que, de toutes les manières, les objets de mon quotidien (ces extensions de mon corps) sont connectés, le contrôle et le risque de pistage sont donc, quoi qu’il arrive, omniprésents,  je ne risque pas d’aggraver la situation en connectant mon corps.

Alors, on le fait ce saut de puce, ma Puce ?

Références :
[i] http://www.effacertatouage.com/info-tatouage/40-millions-americains-tatoues/
[ii]
http://next.liberation.fr/sexe/2012/11/19/plongee-dans-les-hauts-seants_861588
[iii]
http://fr.wikipedia.org/wiki/Icare
[iv]
Voir par exemple l’ouvrage du sociologue David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité
[v]
http://www.auger-loizeau.com/index.php?id=7
[vi]
http://www.rightsidenews.com/201003279260/life-and-science/health-and-education/national-healthcare-will-require-national-rfid-chips.html
[vii]
Notamment l’ASM Clermont Auvergne : http://www.asm-rugby.com/historique-asm.html
[viii]
http://www.pcworld.fr/materiel/actualites,lunette-ecran-chez-france-telecom,222501,1.htm

Licence Creative Commons Le corps connecté : la voie royale tracée par l’Internet des objets…de Ramzi SAIDANI est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution 3.0 France

 

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